Essais et dossiers - Éditorial

Il y a encore des gens pour s’entasser, tous les ans, sur le même terrain de camping. D’autres n’ont jamais été si bien sur Terre, que dans l’espace. Les grands espaces. Ainsi, un groupe de quadeurs s’est aventuré jusqu’en Europe de l’Est, à la recherche de paradis perdus. En Croatie, ils sont tombés sur un filon.

Yvan est guide quad et moto en Auvergne. Il connaît tellement sa région qu’il nomme les pierres par leur prénom, se plait-il à dire. Mais depuis hier, il joue profil bas dans le sillage de Goran, notre guide croate. Ici, une pierre peut vous sauter à la gueule. La Croatie a traversé une guerre fratricide qui a embrasé les Balkans pendant de longues années. La dernière cartouche a été tirée en 1995, mais de nombreuses mines sont restées enfouies. Hors-piste déconseillé. Depuis une décennie, ce magnifique pays revit. Il se dévoile au tourisme de masse, vers Zagreb et Dubrovnik. Armés de deux Yamaha Kodiak 450 et d’un Kymco, Laurent, Yvan et moi cherchions une région épargnée, un paradis minéral sculpté sur les bords de la mer adriatique. Nous avons découvert la Dalmatie.

Un trésor de Jade
Le visage barré d’un large sourire, nous coupons les moteurs. Le spectacle offert par Dame Nature impose le respect. Yvan, chanteur à ses heures perdues, reste sans voix. L’un de nous rompt finalement la minute de silence : « Woww… c’est beau ! » Tout est dit. Devant nos roues, la Terre s’est lézardée. Deux cents mètres de dénivelé. Un canyon dans toute sa splendeur, au fond duquel la rivière Zrmanja a creusé un lit couleur émeraude. Attiré par le vide, Laurent engage son quad vers un mirador naturel, qu’il atteint finalement à pied. Les heures passent à méditer. Marin débarque en 4x4, avec les provisions. C’est la pause sandwich, arrosée d’un vin local. On remplace l’énergie fossile par une appellation contrôlée et, inévitablement, je pique du nez. Les moteurs refroidissent, le temps d’une sieste méritée. Shootés au starter, ils reprennent du service sur les pistes caillouteuses. Enduriste Intermédiaire émérite dans les années 90, Laurent n’a pas eu à lire le manuel d’utilisation du Kymco. Après avoir chatouillé des gars comme Peterhansel – multi champion de France et champion du monde d’enduro - ce ne sont pas des sentiers muletiers qui vont l’effrayer.

Une mine peut-être, et encore. Même amputé des deux jambes, il nous mettrait minable. Yvan et moi préférons rester dans l’aspi, suivi à distance par un Kodiak piloté par Mélanie, l’épouse de Laurent. Une équipe dévouée à la bonne santé de la structure Crazy Tour (cf. encadré), sans oublier la leur : Mélanie arrêtera de fumer, quand Laurent soignera sa ligne. Le soir, les blagues fusent à table, la tête embrumée par un vin blanc de l’île de Krk (prononcez Keurk) qui accompagne une copieuse soupe de poisson. Et ce n’est que l’entrée ! Le gîte de Marin est notre pied à terre à Seline, un petit village proche de Zadar. Notre hôte se plie en quatre pour nous et déplie ses forfaits en 4x4 pour les intéressés. Organisateur de randonnées, ses conseils s’avèrent précieux. Il nous a libéré son guide assermenté. Goran, connaît les pistes oubliées sur les cartes. Mais demain il n’y aura aucun risque de se perdre : nous longerons la côte Adriatique. Chacun rejoint ses quartiers, des images à dominante verte plein la tête. Le jambon laissé sur la table en bois massif a pris une claque. Laurent se taille une dernière tranche, Mélanie allume une cigarette.

Les pieds dans l’eau
Il est sept heures du matin, Seline s’éveille. Une pression sur les boutons magiques et les soupapes se mettent à chanter jusqu’à l’auberge de Sveti Rok, où le petit déjeuner nous attend. Quand on arrive en ville, personne pour changer de trottoir. La Croatie entière compte deux fois moins d’habitants que la seule capitale française ! Pas d’embouteillage sur la superbe corniche qui longe la mer réduite à un chenal par ici, pas âme qui vive dans les montagnes alentours. Quelques véhicules par-ci, une charrette à bœufs par-là. Né d’une ex-Yougoslavie éclatée, ce petit pays panse les blessures de la guerre et retrouve les métiers traditionnels oubliés à l’avènement du communisme. Des pêcheurs retirent leurs paniers, créant l’épicentre d’une onde qui meurt aussi vite sur l’eau calme et cristalline. Tout le monde est prêt, Goran mène la danse. Chaque rocher est une punition, jusqu’à la digestion  complète des œufs brouillés. Plus loin, une rivière se jette dans la mer alimentant un réservoir d’eau saumâtre.

« I’ve got a surprise for you », lance Goran. Une surprise? Nous remontons le bras du fleuve, parvenons à nous égarer dans les villages voisins, malgré le chemin balisé par deux murets en pierres sèches. Les quelques habitants, rentrés au pays après le conflit, nous saluent volontiers. Cette virée bucolique nous mène finalement devant une série de cascades. A défaut d’être impressionnantes, elles s’y mettent à plusieurs. Mais la pluie s’est invitée également. Nous revenons sur la côte épargnée par l’averse, à temps pour le coucher de soleil buvant le verre de l’amitié. La bière locale Karlova?ko est bien fraîche. Pour la chaleur, elle sera humaine. Ce pays est une révélation.

Du bleu dans les yeux
Au troisième jour, le village vient s’enquérir de la présence des étrangers. Rares dans la région, nos quads laissent perplexe. Avant de partir, un groupe de jeunes nous offrent un festival de roue arrière à vélo. Deux coups de flash et j’enclenche la marche avant. Nous croisons quelques bergers dans une traversée de landes jonchées de bruyères. Une immensité verdoyante en guise d’entrée, pour un menu du jour rocailleux, a promis Goran. Croix de bois, crois de fer, nous sommes si loins de l’enfer. Un paradis pour randonneurs motorisés s’offre à nous, par un sentier taillé à flanc de montagne. Un immense terrain de jeux, servi dans un écrin minéral, où le quadeur ne sait plus ou donner du casque. Il part dans tous les sens, ignorant que le chemin le plus court d’un point à un autre, reste la ligne droite. Economiser l’essence, parfois il oublie. Le Kymco hoquette avant de s’arrêter devant un piton rocheux dont le sommet doit culminer à 2000 mètres. Réservoir à sec. La bête est gloutonne à pareille altitude. Laurent rince une bouteille d’eau, draine un peu d’essence dans un des Kodiak. Autour de nous, le paysage est sec et aride.

Nous posons nos roues libres dans le parc national de Paklenica, précédé par notre guide local. Sans lui, pas question de s’aventurer dans cette zone protégée. La loi est stricte. Avant notre arrivée, il s’était occupé de la paperasse et autre déclaration préalable. Ce matin, nous avons laissés notre village balnéaire, les pieds dans l’eau et le bleu dans les yeux. Mais les nuages menaçants nous attendaient plus haut, piégés par ces massifs effilés. Plus loin, c’est l’orage assuré. On fait quoi, chef ? J’ai repéré une petite maison accrochée à la colline, ça peut dépanner. Elle n’est pas bleue, mais la porte semble ouverte à tous. Les propriétaires auraient jeté la clé. L’accueil est chaleureux, un rien timide au premier abord comme souvent dans les pays de l’Est. Mélanie prendrait bien un palmito avec le café épais, mais se contentera d’un délicieux morceau de fromage de vache. Le tout arrosé d’un verre de gnaule locale et, joyeusement, l’équipée se remet dans le droit chemin. Le ciel se fait plus menaçant, il est préférable de rentrer. Si nous tardons, nous boirons la tasse, à la santé de la Dalmatie.

Combien ça coûte ?
Comptez 1100€ (environ $1,565.00 Canadien) pour 5 jours tout compris, avec prise en charge de votre quad/moto. Cela ne comprend pas votre voyage. Pour s’y rendre, plusieurs possibilités : l’avion via Zagreb (400€ pour un A/R depuis Paris), ou la route. Prévoir 1500 kilomètres, avec une traversée par bateau depuis Ancône, en Italie (100 à 360€, version siège ou cabine luxe) - prévoir une nuit pour la traversée. Si vous ne souhaitez pas utiliser votre véhicule, Crazy Tour peut également vous emmener. Pour plus d’informations, contactez Laurent et Mélanie Malosse au 04.71.74.87.22 ou visitez leur site www.crazy-tour.com


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